Comme dans un jeu de dupe.

-Monte!
-Descend!
-Avance!
-recule!
-Ailleurs!
-Tu comprends rien! Tu m’enerves!
-Sors!

Eh non, elle n’est pas facile tous les jours la vie d’entraîneur !

En comparaison avec leurs homologues du siècle dernier, l’image de l’entraîneur actuel  a bien changé. Fini le look petit artisan bonnet-clope au bec, fini les joggings flottant aux couleurs criardes. Désormais, place aux dégaines de VRP, toujours bien mis: petite chemise, blazer, costard-cravate. Et, si leur image a bien changé, en est il de même de leur fonction? Tantôt comparés aux joueurs d’échec, tantôt aux compositeurs musicaux, aux meneurs de troupe,  aux chefs d’orchestre, ou bien même aux marionnettistes, leur rôle est, quant à lui, devenu plus que confus.

Depuis que le grand méchant marché mondialisé a décidé de les élever au rang de stars, on a l’impression qu’ils ont le pouvoir de gérer jusqu’aux prix du transfert du dernier tocard à la mode. On ne sait plus trop ce qu’ils font vraiment d’ailleurs, à part brasser des dizaines et des dizaines de millions.

De plus, maintenant qu’ils sont accompagnés d’une fanfare d’adjoints en tous genres (préparateurs physique, préparateurs de gardiens, assistants, « voyeurs » de matchs, nutritionnistes, masseurs, kinés…) et que, par dessus le marché, ils n’installent même plus un vulgaire plot sur les terrains d’entraînement, on en arrive à se demander à quoi peuvent ils bien servir? Personne n’y comprend plus rien! Et, paradoxe des temps modernes, même ceux qui les engagent à grand coup de lingots d’or ne semblent plus très bien comprendre pourquoi ils le font si à la moindre serie de mauvais résultats ils decident de s’en séparer. Ecoutons Juanma Lillo s’amuser de la douce ironie de cet immense jeu de dupe auquel nous assistons:

« Je comprends très bien pourquoi ils nous virent, nous les entraîneurs: pour avoir perdu. Ce que je ne sais toujours pas, c’est pourquoi ils nous engagent. C’est un mystère, comme celui du Coca-Cola. » Juanma Lillo.

jeu de dupe2- junama lillo-guardiola-barça

Alors, dans un monde où l’urgence du résultat a remplacé la patience de l’artisan, à quoi ça sert, un entraineur?

Quelles sont leurs « marges de manoeuvres », leurs possibilités d’actions? Comment peuvent-ils entrer en jeu?

Avant tout, ils sont responsables d’un groupe d’hommes (ou de femmes pour le foot féminin) dans une activité precise (ici, le jeu football) et dans le but de les amener à un niveau de performance optimal. La problématique de l’organisation du fonctionnement optimal d’un ensemble opératoire est donc bien cruciale.

Question centrale: comment fait on pour extraire le meilleur « rendement » d’un groupe actif?

Pour comprendre le rôle d’un responsable de groupes actifs, retournons aux sciences de la complexité et à leur application au secteur du management. Que nous disent elles? Ces sciences de la complexité montrent que dans l’ élaboration d’un groupe actif, il existe deux modèles:

1.Exorégulation: l’activité du groupe est régulée par un intervenant extérieur. Le régulateur est hiérarchique et précis, « au-dessus » du système. Exemple: les systèmes mécaniques. Ensembles opératoires à faible complexité.

2.Endorégulation: le système s’auto-régule. Le régulateur est réticulé et diffus, « au-dedans » du système. Présent dans les systèmes à forte complexité. Exemple: les systèmes organiques.

Au jeu du football, ça donnerait:

Les défis et les problématiques sont résolus par l’entraineur: exorégulation.

Les défis et les problématiques sont résolus par l’equipe elle même: endorégulation.

Que nous disent elles d’autres?

Que dans des univers à forte complexité, les modèles endoregulés sont plus aptes à se transformer et de ce fait, à répondre aux défis incessants posés par les problématiques  que ces univers suscitent . Hum!!!

Dans le football ce serait: tant aux niveaux du jeu( avec l’omniprésence de la tactique), qu’au niveau de la vie interne des groupes (avec, notamment pour le football professionnel,  la rupture paradigmatique qu’a entraîné l’arrêt Bosman).

En effet, au siècle dernier les équipes étaient essentiellement composées de joueurs ayant un vécu commun très important, leurs ossatures étaient constituées essentiellement de joueurs ayant été formés ensemble. Les systèmes endorégulés pouvaient plus naturellement voir le jour.

Aujourd’hui les équipes sont essentiellement composées d’éléments diverses, issues d’environnements différents, avec un vécu commun faible et dans lesquels les « mercatos » peuvent venir rapidement désorganiser les fragiles équilibres précédemment trouvés.
Dans ce monde instable, additionné à l’urgence du résultat, les système endoregulés sont beaucoup plus difficile à mettre en place. Par contre les systèmes exorégulés sont de facto beaucoup plus répandus alors qu’il sont,comme nous le montrent les sciences de la complexité, beaucoup moins aptes à répondre aux problématiques des univers à forte complexité (et donc, du jeu football).

Conséquence: crise du jeu. CQFD.

« Le jeu, c’est tout ce qu’on fait sans y être obligé. » Mark Twain.cruyff football entraineur barça

Retour au jeu.

Bon, revenons-en à nos moutons, ou plutôt à nos entraîneurs. Comment procèdent ceux qui (pour répondre aux défis posés par le jeu football) optent pour la constitution d’un système endorégulé?

« Souvent on dit que l’entraineur doit enseigner et former, alors que la réalité nous montre que  eux, « les conducteurs », doivent être ceux qui octroient au joueur cette tranquillité nécessaire pour que celui-ci sache résoudre les situations que le jeu propose. Comment on fait? Et bien, en laissant l’Ego de côté. L’entraineur doit ouvrir les yeux et les oreilles. Taire cette voix intérieur qui crie désespérément et se dédier à comprendre ses joueurs. » Ignacio Benedetti.

Simple,me direz vous!

Et bien, à augmentation de complexité, réponse simple!

Alors, leurs objectifs est de libérer les talents, de générer des cadres et des contextes dans lesquels ces talents seront interrogés, mis au défi et dans lesquels ils pourront exprimer leur pleine capacité d’adaptation et leur vitesse de réaction. Être le promoteur, le guide, le garant, le facilitateur de contextes transformateurs, voilà leur nouvelle mission. En appartenant pleinement au groupe, ils deviennent co-chercheurs, co-inspirateurs. Ils ne sont plus extérieur, ils sont à l’intérieur du processus de développement et de transformation du groupe.

Complexe, vous me direz!

De fait! L’élaboration d’une équipe n’est pas une simple construction mécanique. Non, il ne suffit pas de plaquer des noms et leurs fonctions sur une feuille de papier pour qu’elle devienne compétente. La constitution d’une équipe est une émergence organique dans laquelle la mise en relation des différents acteurs est le préalable à l’organisation du  bon développement de l’equipe.

Mais, me diriez vous, le modèle, le style de jeu, c’est bien l’entraîneur qui les définis?

Et bien, dans les systèmes endoregulés ,« le « style » est au sein des joueurs et ce que le bon coach réalise, c’est d’extraire, d’exploiter et de coordonner (nous dirons, nous, d’organiser) ces différents styles pour les unir dans la recherche du bien commun de l’équipe. » Marti Perarnau.

Donc: endoregulation.

Organique. Not Mécanique!

Mais voilà, qui dit organique, dit gestation lente. Contrairement à la fabrication mécanique qui procède par assemblage, la constitution d’un groupe endorégulé est, quant à elle, beaucoup plus longue.

« N’apprenez pas aux cochons à chanter. Car, premièrement vous perdez votre temps et deuxièmement vous emmerdez les cochons! » Refrain populaire.jeu de dupe- maradonna-football-éducation

Et donc, dans le monde de la formation? Chez les enfants?

Et bien c’est encore pire! Car si nous, les adultes, nous nous trouvons dans une phase décroissante de nos capacités de développement, les enfant se trouvent, eux, dans une phase de leur vie à croissance forte et à développement intense. Comme le dirait Oscar Cano Moreno, ce n’est autre que par peur de les laissés être ce qu’ils sont, les rendant ainsi imprévisibles, que nous nous obstinons à vouloir contrôler LEUR processus d’apprentissage. Confondant nos espaces d’interventions, et partant du postulat que nous sommes, nous les adultes, les détenteurs des « savoirs », nous pensons devoir être les correcteurs et les évaluateurs de leur développement. En somme, ils sont devenus les esclaves de nos propres limites.

Former? Mais que pouvons nous former, si le jeu dépend uniquement des liens invisibles, non quantifiables, qu’entretiennent les différents acteurs entre eux?
Evaluer? Et que pouvons nous évaluer? La créativité ne peut se comptabiliser, l’adaptabilité ne se mesure pas, personne ne peut primer l’imprévisibilité. Et le jeu football, dans sa dimension « collective » rend les évaluations personnelles complètement injustifiées. En effet, comment évaluer une passe alors même que son accomplissement dépend à la fois de celui qui la tente que de celui qui fait action de la recevoir?

« Eh bien, en premier lieu, il me semble très important de donner des priorités aux choses. Dans notre cas, nous avons une heure et demie de formation quatre jours par semaine, soit six heures par semaine, et nous devons en fin de compte prioriser. Je ne pense pas qu’avec ce temps nous pouvons aider à polir en excès ce qu’est le geste, la technique. Cela nécessite au final de nombreuses heures que ni même les heures d’entrainements ne peuvent compenser… S’ils n’ont pas de ballon, s’ils ne sont pas accompagnés d’une balle, ils n’auront probablement jamais un geste clair, un geste propre, nous n’aurons jamais assez d’heures de formation pour avoir une action très propre. Tous les joueurs que nous voyons qui ont techniquement un très bon geste sont des joueurs qui viennent et vivent accompagnés du ballon. Et je pense qu’à l’entraînement il est très difficile d’atteindre des points d’amélioration très élevés…D’un autre côté, je crois que si tu construit des tâches (exercice, jeu) dans lesquelles il y a un haut degré de réalité, c’est-à-dire une opposition-collaboration, je pense qu’elle est cent mille fois plus riche et cent mille fois plus efficace, je pense. Parce qu’au final, même moins fréquemment, vous travaillez sur tous les aspects liés au geste, mais en même temps vous travaillez sur la perception, le facteur de la relation avec le partenaire, le facteur de l’espace… » Haritz Aranburu. SD Eibar.

Mais ,concluons.
Comme nous l’avons vu précédemment,dans le football d’élite, les temps dépendant des résultats, les constructions mécaniques des équipes sont les plus répandues.(mis à part, bien sur, quelques exeptions.)
Dans le football amateur et de « formation », les temps ne sont pas gouvernés par les résultats. Nous pouvons donc plus facilement nous orienter vers des élevages (dans le sens d’élever, tirer vers le haut) d’équipes de football endoregulées.

Voilà,

Retournons au calme!

Redonnons-nous du temps !

Oeuvrons à l’avénement, à l’émergence d’équipes de troubadours, qui à l’instar d’un orchestre populaire où il n’y pas de « chef », la connivence entre joueurs serait intense et fortement ancrée par de nombreuses heures passées ensemble. Une équipe où une place serait donnée à l’improvisation. Dans ces équipes, l’instance régulatoire serait la connivence qu’entretiennent les différents joueurs entre-eux, leur capacité d’anticipation intuitive et leur ajustement mutuel.
La qualité du jeu proposée serait, pour sûr, de bien belle facture!

Pour terminer et illustrer cette réflexion sur la place de l’entraineur, je me retire avec les propos de celui qui fut l’artisan d’une des plus séduisante équipe de notre siècle. Un exemple d’ émergence organique. Pour preuve, cette équipe était essentiellement composée de joueurs et d’hommes ayant un vécu commun important. La majorité des joueurs, l’entraîneur lui-même et son staff: formés au club! Certains d’entre-eux jouaient même déjà ensemble depuis l’âge de 12-13 ans. Endoregulation, donc.

Ecoutons:

« J’ai essayé de faire de Messi le meilleur joueur du monde, mais c’est lui qui a fini par faire de moi, le meilleur entraîneur de la planète « 
Pep Guardiola#4

guardiola-messi-barça-football

Inspiré de l’article de Marc Halevy:  Quatre façons de faire de la musique.

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